Les Petits Pots de l’Ogooué: exemple de reconversion et de valorisation du terroir

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Alimentaire

Aujourd’hui, offrons-nous une douceur et parlons confitures. Pas de la confiture de tous les jours, mais celle qui nous surprend et nous incite à mettre le doigt dans le pot et recommencer. Parmi ces fournisseurs de bonheur se trouve Les Petits Pots de l’Ogooué.

Cette entreprise a été créée en Mai 2016 à Libreville par Jessica Medza Allogo, confiturière par passion et ingénieure pétrochimique de formation. A partir d’un cageot de mangues, cette chef d’entreprise de talent a su faire son nid et imposer une interprétation moderne d’un produit traditionnel, au sein d’un environnement commercial encombré.

Qui de mieux placé pour parler de son entreprise ? Jessica Medza Allogo répond à nos questions :

Comment vous êtes-vous lancée ? Un petit pot, puis 10, puis 100… puis 100 000 ?

Toute cette aventure a commencé avec un cadeau : un cageot de mangues trop mûres ! Cadeau qui m’a été offert lors d’un voyage professionnel en Birmanie. J’ai commencé à faire des petits pots dans ma cuisine pour éviter de perdre ces mangues. Le « Tour du monde en un pot de confiture » comme je l’ai appelé, était un savoureux voyage entre les mangues d’Asie, de fruits de la passion du Gabon et de vanille ramenée d’un voyage à l’Île Maurice. Un grand succès à la maison !
Je suis ingénieur de métier, mon goût pour la technique et ma curiosité m’ont amenée à vouloir perfectionner ma technique de fabrication. J’ai donc fait des recherches sur les aspects techniques afin d’avoir une confiture avec une plus belle texture, de plus belles couleurs, une conservation optimale. Et un jour, un ami à qui j’ai offert un pot, m’a demandé ce que je faisais de mes pots de confiture. Ça été le déclic. Quelques mois plus tard, en mars 2016, lors d’un évènement organisé pour la journée de la femme ; j’ai décidé de faire quelques pots et de les vendre. Un succès : en quelques heures tous mes pots étaient vendus. J’ai réalisé ce jour-là le potentiel de ce projet d’épicerie fine. Le segment aurait pu, à tort, sembler banalisé. Il y a largement la place pour de la confiture traitée de manière haut de gamme. Aujourd’hui en Afrique et ailleurs, la nourriture de qualité, celle qui fait plaisir et qui fait du bien, s’invite sur le devant de la scène. Parce que la bonne cuisine est chose d’importance et fait partie de notre héritage culturel africain, je m’épanouis à sublimer les produits du terroir et en faire des confitures d’exception.

Jessica Medza Allogo - Les Petits Pots de l'Ogooué

Jessica Medza Allogo

Vous avez une formation d’ingénieur, travaillé dans l’industrie. Pourquoi et comment avez-vous entrepris cette reconversion ?

Après quelques années de carrière, j’étais dans un période de doute et de remise en question. La vie que je menais était-elle en adéquation avec mon moi intérieur, mon équilibre personnel, familial, émotionnel, intellectuel ? J’avais le sentiment que tout ça n’était pas cohérent, et que je n’étais donc pas en harmonie avec moi-même. La naissance de mon fils m’a aussi fait mettre beaucoup de choses en perspective sur l’orientation que je voulais donner à ma vie et mes priorités.
Il y a eu une synergie d’évènements qui m’ont mise sur la voie et donné le courage de quitter mon emploi.
Le succès que je rencontrais avec mes confitures m’a fait réaliser que je pouvais faire autre chose qu’ingénieur dans le pétrole. La crise du secteur pétrolier, a été plutôt une aubaine pour moi. Une campagne de départ volontaire dans mon entreprise me permit de quitter mon emploi avec un capital intéressant pour me lancer dans une autre aventure. Les évènements se sont enchainés et j’ai trouvé naturellement les réponses et ma voie.

Avec la maturité, à un moment donné de sa vie, on commence à se poser les bonnes questions. On se rend bien compte, du moins pour ma part, que le confort d’un salaire fixe et la notoriété liée à un emploi prestigieux ne sont pas suffisants pour définir notre épanouissement personnel. J’ai vaincu la peur de me lancer vraiment naturellement, j’étais tellement motivée par mon projet et j’y croyais tellement que la décision de me lancer s’est imposée à moi.
Mon background aussi est un atout, j’ai des acquis scolaires et professionnels qui sont là. Honnêtement, je me suis dit, qu’est-ce que j’ai à perdre ? J’ai une entreprise de conseil ingénierie, au pire, si ça ne fonctionne pas, je retournerai faire du consulting dans le secteur pétrolier ou ailleurs.

« Done is better than perfect »

C’est une phrase que je me répète régulièrement et que je répète souvent aux jeunes que je rencontre et qui souhaitent se lancer dans l’entreprenariat. Il vaut mieux sortir quelque chose même si ce n’est pas parfait et l’améliorer grâce aux utilisateurs et à l’expérience que perdre du temps à vouloir faire quelque chose de parfait qui ne verra probablement jamais le jour. Il faut être dans l’action, just do it !

Les Petits Pots de l’Ogooué

Les Petits Pots de l’Ogooué

Et Jessica Medza Allogo « did it ». Sa société emploie après une année d’activité 4 personnes dans son atelier de confection de confitures, avec quelques journaliers pour les périodes de forte production. Aujourd’hui sortent de l’atelier 2 000 pots par mois pour répondre à la demande. Les petits pots sont distribués en direct, dans certaines épiceries fines et également en grande distribution, notamment via le réseau de la Ceca-Gadis (leader de la grande distribution au gabon).

Allier qualité et modernité pour ouvrir un nouveau marché

Bien que 80% des ménages gabonais consomment de manière régulière des confitures, les grands acteurs industriels tel que Andros (Confiture Bonne Maman, produite à Briars, France) et Materne-Mont Blanc (commercialisant la marque Confipote, et dont le groupe a été racheté à LBO France pour 900Mios d’euros par BEL et le management actuel de Materne-Mont Blanc) se partagent le marché et importent 230T/an. Cependant, des acteurs locaux peuvent trouver leurs places en se spécialisant dans le haut de gamme.

 « Notre stratégie aujourd’hui repose sur la remise en question des modes de consommation. Encourager à consommer des produits fabriqués localement, plus sains, de meilleure qualité. Engager les consommateurs à devenir des acteurs de développement en soutenant le tissu économique local. Nous sommes fiers du travail effectué depuis un an. Nous avons réussi à construire une marque forte, associée à un standard élevé de qualité et de service client. »

Pour se différencier des acteurs industriels, Les Petits Pots de l’Ogooué propose d’autres saveurs, fortement ancrées dans le local, avec des accords gustatifs plus facilement produits avec le label « fait-maison » : en vendant une histoire africaine bien loin de l’image de produits de qualité médiocre. En plus d’une production de 12 saveurs constantes, l’entreprise commercialise des confitures en édition limitée, avec des fruits plus rares tels que le safou ou les noisettes sauvages, permettant de diversifier sa gamme et de créer une attente auprès de ses clients. Toujours sans colorants, arômes et conservateurs, avec une forte teneur en fruit pour pouvoir utiliser l’appellation « Confiture Extra ».

En ne se positionnant pas dans une logique de coût, l’entreprise gagne en liberté et peut créer un produit de qualité, permettant ainsi d’améliorer son image et de produire des mini-séries à forte valeur ajoutée.

Avec l’émergence de la classe moyenne et la transformation du consommateur en consom’acteur,
(Le consom’acteur est un consomateur responsable et engagé, qui a une vision réfléchie de sa consommation et qui l’utilise pour influencer plus ou moins directement le monde dans lequel il vit. Source: http://www.marketingdurable.net/consomacteur)
le marché a créé la place pour un produit plus cher, porteur de valeurs locale et de qualité. En plus de cette niche dans la distribution, Les Petits Pots de l’Ogooué distribue également ses produits via les hôtels, les professionnels (boulangeries, traiteurs, restaurateurs..) et une clientèle entreprise à travers des contenances propres à chaque besoin et un packaging soigné et moderne.

« Nous sommes à l’opposé des confitures très traditionnelles ornées de tissus ou de rafia, au style ‘ancien’. L’objectif est de faire transparaître une identité artisanale, locale, féminine, proche des consommateurs et synonyme d’innovation. »

L’impact social d’une entreprise engagée

Autre facteur différenciant, et aujourd’hui central pour le consommateur, les valeurs de l’entreprise mettent l’accent sur une exploitation raisonnée des ressources et la création d’un impact social en permettant l’insertion par le travail.
Les matières premières, issues du terroir local, sont achetées en direct auprès de petits producteurs et de coopératives, au prix juste pour inciter à l’usage raisonné de la terre. La proximité entre l’acheteur et le producteur permet un contrôle, une discussion sur l’origine du produit et rétribue au mieux la valeur ajoutée par la chaîne de production à la communauté.
Sur le plan social, Jessica Medza Allogo s’attache à maintenir la représentativité des femmes dans l’entreprise à 75%.

 « Il est indéniable que l’autonomisation des femmes est essentielle pour assurer le développement économique et social. Leur indépendance économique est un facteur décisif pour permettre aux femmes de vivre dans la dignité, et pour faire reconnaître leur identité et leur statut social. »

De plus, le nouvel outil de production en projet pensé pour les personnes en mobilité réduite facilitera l’accès au travail des femmes en situation de handicap, générant des revenus pour leur famille et la communauté.

Jessica Medza Allogo - Les petits pots de l'Ogooué

Jessica Medza Allogo

Une expansion difficile face à la compétitivité entre pays voisins

Alors, la prochaine étape : l’export ? Pas si simple ! Deux facteurs sont à prendre en compte : le coût de la vie au Gabon et les règles douanières.
Le Gabon compte parmi les pays les plus chers d’Afrique, et sa capitale Libreville pointe régulièrement dans le haut du classement des capitales les plus chères du monde. À titre de comparaison, le salaire moyen y est de 839$/ mois contre une moyenne africaine de 100$/mois et 98$/ mois pour le Cameroun voisin. Bien que la diversité des revenus rende la confiture premium accessible à une certaine classe sociale, une confiture produite au Gabon et exportée au Cameroun pâtira d’un désavantage mécanique : le coût de production et le coût d’achat au Gabon est sensiblement supérieur. Quiconque a déjà voyagé entre ces deux pays a été choqué de cette différence. Il n’est pas étonnant de voir un ananas vendu au Cameroun à 100 FCFA/kg avoir un prix proche des 600 FCFA/kg au Gabon. Nous parlerons plus en détail dans un prochain article du problème du transport dans le développement de la sous-région.
Une fois le produit transformé, les coûts de transit élevés au départ du Gabon et les taxes douanières à l’export enchérissent d’autant un produit déjà moins compétitif sur le marché extérieur.

L’entrepreneuriat gabonais – les « réels défis » d’un éco-système

Mais s’agit-il là des seuls inconvénients à établir une activité agro-alimentaire au Gabon ? Malheureusement non. Jessica Mendza Allogo qualifie de « réel défi » l’écosystème entrepreneurial gabonais.

« Les agences gouvernementales accompagnant les acteurs de la filière agricole sont peu équipés. Les laboratoires de contrôle, l’expertise en Qualité/Hygiène est rare. Il nous faut donc réaliser ces activités à l’étranger dans des laboratoires privés, à des couts élevés. Cela réduit l’efficacité de notre développement.

Il n’y a pas d’entreprise amont et aval dans le domaine de la transformation. Tout doit donc être réalisé en interne et cela de manière artisanale. Les filières de production agricoles ne sont pas encore professionnalisées, impossible d’avoir des fruits calibrés donc difficile d’automatiser les opérations de découpe derrière.
Je suis pour la segmentation des savoir-faire. Dans la chaîne de valeur, chacun doit jouer sa partition afin de se concentrer sur son cœur de métier et sous-traiter les activités à faible valeur ajoutée. Malheureusement, il n’y a pas encore assez d’acteurs dans la chaîne et nous sommes donc obligés de tout faire. Cela réduit grandement notre efficacité opérationnelle.»

Au-delà du coût de revient significatif dont nous avons parlé plus haut, les difficultés d’accès à la technologie freinent la recherche et développement, le manque de laboratoire de certification et d’analyse implique un faible accompagnement technique des entrepreneurs dans l’élaboration d’un produit adapté aux standards mondiaux. Enfin, une administration sclérosée devient un obstacle à la création et à l’expansion plutôt qu’une aide.
Une dernière difficulté attend les entrepreneurs parvenus au stade de la création du premier produit et de la production en volume  : l’accès au financement. Les banques sont réticentes à financer une entreprise qui porte un projet de développement, sans essayer de limiter leurs risques au maximum et proposent souvent des taux prohibitifs.
Aujourd’hui, les Petits Pots de l’Ogooué sont à la recherche d’un financement de 100 000 EUR (soit 65.6Mios de FCFA) pour changer son outil de production : augmenter sa taille, industrialiser certaines étapes de fabrication pour gagner en qualité et productivité et professionnaliser sa communication et son marketing. Ce changement de taille s’accompagne par le besoin d’acquérir une expertise technique, stratégique et financier pour continuer à croître. De plus, l’image de marque de l’entreprise sur son marché permet une diversification des produits et la création d’une gamme gourmet afin de passer de l’entreprise semi-artisanale à la PME en pleine croissance !

Conclusion

Dans cet écosystème imparfait, où l’entrepreneur doit à la fois trouver le financement de son développement, et en même temps jongler avec les différents services de l’administration, améliorer son produit et nouer de nouveaux partenariats, une place pour un financement extra-bancaire, avec un réseau et des conseils prend tout son importance comme acteur du dynamisme d’une économie.

Les Petits Pots de l’Ogoué ont réussi à bâtir une marque forte de valeurs, s’appuyant sur une nouvelle dynamique de marché et prenant en compte le besoin des consommateurs de devenir acteur de leur écosystème. Jessica Mendza Allogo et son équipe ont internalisé les manques de l’économie gabonaise et se sont concentrés sur la qualité exceptionnelle de leurs produits . Cette expérience forte en enseignement mérite de trouver le financement nécessaire à son expansion et j’espère trouver bientôt dans ma Suisse ces délicates saveurs qui inspirent.

Merci à Jessica d’avoir pris le temps de répondre aux nombreuses questions !

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